Des restaurateurs Français et Américains excédés essayent de dissuader leurs clients de prendre en photos leurs plats. La loi sera-t-elle de leur côté ?

Un article des Inrockuptibles nous en dit un peu plus sur cette nouvelle habitude des clients…

reseau social de la photo

C’est la nouvelle bête noire des restaurateurs : Instagram. Le réseau social de partage de photos a engendré une pratique qui ne consiste plus à se prendre en photo soi-même, mais les plats que l’on s’apprête à déguster, pour en faire immédiatement profiter ses amis, quitte à manger froid.

Le phénomène est en vogue : aux Etats-Unis selon le New York Times il n’est pas rare d’être interrompu au cours d’un dîner au restaurant par quelque flash indiscret, de voir des clients monter sur leur chaise pour réaliser une prise de vue aérienne de leur assiette, ou encore de buter sur le trépied d’un consommateur (si, si). Personne n’y croyait, mais le smartphone est bel et bien en train de s’inviter à nos tables, en appendice de nos bons vieux couverts.

Une place jugée intempestive par certains cuistots qui, en France aussi, s’agacent de l’ampleur prise par ce phénomène. Alexandre Gauthier, chef du restaurant la Grenouillère, à La Madelaine-sous-Montreuil (Pas-de-Calais), et Gilles Goujon, chef trois étoiles à l’Auberge du Vieux Puits à Fontjoncouse, dans l’Aude, ont récemment poussé un coup de gueule dans les médias contre cet exhibitionnisme gastronomique en France. Non seulement il gênerait leur clientèle, mais il nuirait aussi à leur réputation. Mais que dit la loi de cette nouvelle toquade des réseaux sociaux ? Qu’y a-t-il d’illicite à diffuser le contenu de son auge en photo ? Les restaurants peuvent-ils nous priver de food-porn ?

Le savoir-vivre dû au savoir-faire

les clients accros à la photo au rest

“En France les recettes de cuisine ne sont pas protégées par le droit d’auteur : elles relèvent du savoir-faire, par conséquent dans le cas général il n’y a rien d’illicite à photographier des plats et à les diffuser sur les réseaux sociaux, d’autant plus que le consommateur paye pour être propriétaire et ingérer ce qu’il a dans son assiette, explique l’avocat au barreau de Paris spécialiste du sujet Jean-Marc Felzenszwalbe. Un plat ne peut être protégé par le droit d’auteur que lorsqu’il porte en lui par son apparence et sa mise en scène l’originalité d’un cuisinier, ce qui est extrêmement rare”, précise-t-il.

Le seul remède résiderait donc, dans l’immense majorité des cas, dans la pédagogie. “Avoir ses voisins de table qui prennent des photos à grands renfort de flashs peut se révéler aussi dérangeant que d’avoir des voisins fumeurs. Les restaurateurs doivent s’attacher à faire respecter la règle du savoir-vivre”, estime l’avocat. Dans le fond, il s’agit d’une question de bon sens et de respect.

“Gilles Goujon [chef étoilé à L’Auberge du vieux puits – ndlr] a parlé de consommateurs équipés de trépieds ou de flashs !, s’exclame Aude Baron, rédactrice en chef du Plus au Nouvel Observateur et auteur du blog gastronomique Resto-de-Paris. C’est évident que, dans ces conditions, ils gênent les autres, de la même manière que quand on parle trop fort, quand on applaudit, ou quand on monte sur les tables avec un coup dans le nez. En revanche, utiliser un petit appareil photo ou un smartphone – ce que font la plupart des gens – est une attitude très discrète, qui n’est pas gênante. Au contraire, cela fait de la pub aux restaurateurs, car le nom du restaurant est généralement cité lorsque les photos sont balancées sur Instagram, twitter ou facebook.”

“Une atteinte au plaisir privé”

stop au telephone au resto

Pourtant, contre cette tendance des consommateurs au tchat par photos de plats interposées, certains restaurateurs américains prennent des mesures drastiques. Il y a la méthode frontale, qui prête à sourire : à San Francisco le Four Barrel Coffee affiche à l’entrée “Ne poste pas cette photo sur Instagram, toi, le hipster.” La pression économique : à Los Angeles le Eva Restaurant offre une remise de 5 % sur l’addition pour les gens qui laissent leur téléphone à l’entrée.

Cette logique coercitive s’exportera-t-elle en France ? Au restaurant la Grenouillère les menus sont désormais ornés d’appareils photos barrés. Le chef Gilles Goujon, de l’Auberge du Vieux Puits, cherche quant à lui la bonne formule, soucieux de ne pas s’aliéner les instagramaniaques.

“Pour moi, c’est une atteinte au plaisir privé, considère la blogueuse gastronomique Aude Baron. Je conçois très bien que le plat refroidisse si on met cinq minutes à le prendre en photo, c’est dommage. Mais si le consommateur se fait plaisir en prenant en photo son plat, qu’est-ce que ça peut faire au restaurateur ? Il faut laisser une certaine liberté au consommateur. On va au restaurant pour passer un bon moment. Si notre kiff c’est de prendre notre assiette en photo, tant qu’on ne gêne personne, je ne vois pas où est le problème.”

Susceptibilités de chefs

L’intérêt des consommateurs n’est vraisemblablement pas la seule préoccupation de Gilles Goujon et Alexandre Gauthier, les deux chefs français qui sont montés au créneau contre le phénomène. Les photos prises par leurs hôtes peuvent aussi se retourner contre eux, et l’idée que le premier quidam venu puisse se prétendre critique gastronomique n’est pas de leur goût.

Le chef Gilles Goujon s’est par exemple inquiété de la mauvaise qualité des photos prises avec un smartphone, et il en veut à une blogueuse qui lui a reproché la mauvaise cuisson d’un pigeon, alors que sur la photo il n’était pas découpé.

“En réalité, contre quoi s’insurgent-ils ? Pas tant contre les photos de leurs plats, que contre le droit que tout un chacun s’arroge de devenir un critique culinaire, analyse maître Felzenszwalbe. Dans ce cas, tout ce qu’il leur reste à faire, s’ils veulent entrer en litige, c’est d’exercer systématiquement un droit de réponse sur les blogs. Si celui-ci est refusé, il peut y avoir action en justice. Ce ne seront pas des délits liés au droit d’auteur, mais des délits de presse : injure publique, diffamation publique…”, complète l’avocat.

Autant le dire clairement : quoi qu’il arrive, cette mode n’est pas prête de s’arrêter. D’autant plus que dans l’immense majorité des cas, le droit d’auteur étant inopérant, rien n’empêche les Instagrammos du palais de sévir.

 

Source : Mathieu Dejean Les Inrockuptibles

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Ecrit par restaurantemploi

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